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Dialogues en terre amie

Dialogues en terre amie Posted on août 30, 2020Leave a comment
Informaticien, décolonial, spinoziste, auteur de SF. Réunion, Lyon, 93 Déraciné, enseveli, baladé, agi. La vie étant ce qu'elle est, le pessimisme est impossible.

« Assa Traoré, je l’ai écoutée et elle est complètement raciste » me dit une connaissance de longue date.

Je me suis demandé quelle place ont pour moi ces individus qui n’ont pas la sensibilité et la lucidité de choisir la vie plutôt que la mort ? Cela a été l’occasion d’observer l’expression d’un discours et d’une pensée qui s’affirme dans une direction meurtrière.

Parce que si l’on considère Assa Traoré comme raciste et que c’est là le motif de son incrimination, nous sommes tous perdus, Blancs comme Noirs. La violence de l’allégation appuie fort sur la plaie en mal de cicatriser. Les écorché.e.s ont les nerfs à vif, oui, davantage que pour celles et ceux pour lesquel.le.s la douleur s’imagine. La violence de l’allégation est à la fois un coup porté à la dignité des victimes de ce racisme et un coup dans le vide pour l’énonciateur. Le racisme est un plat qui se mange avec quiétude.

  • Réaction à chaud

Je n’ai ni relevé, ni manifesté le scandale ; car on ne gagne à montrer ses plaies saignantes qu’à conforter l’apitoiement d’en face. On ne gagne pas à montrer des corps meurtris. On ne gagne pas à être victime aux yeux de criminel.les, et encore moins à croiser le fer lorsque les termes du combat ne sont pas partagés. Toujours sont écrasés celles et ceux dont on ne reconnaît ni la valeur, ni la souffrance. L’heure n’était donc pas à la querelle, pas cette fois-ci.

  • Détectivons

Pour resituer un peu, mon amie – tout comme ses pairs – donne comme définition du racisme : ce sont des « a priori« . Autrement dit, ce serait de la bêtise qui causerait du tord à des groupes de personnes sans « bonne » raison. Ainsi donc, pour cette pensée en face de moi, le racisme pourrait se substituer à la grossophobie, à l’homophobie ou que sais-je encore (qui, je le précise, sont d’autres dominations répondant à d’autres mécanismes). Le rapprochement est compréhensible mais cela m’horrifie à chaque fois : tout ça ne serait qu’un problème d’instruction afin de faire de bon choix.

  • Comme un frisson

La gravité de la chose y est pour beaucoup dans l’effroi provoqué. Et je me dis que ces personnes élèvent d’ores-et-déjà des enfants qui grandissent et continueront de grandir dans ce sillage nauséabond. Cette inquiétude ressemble à une récrimination, mais il n’en est rien. Les accuser ne m’intéresse pas, non ; c’est le phénomène – cette disposition d’esprit et d’affect – en tant que tel qui m’angoisse.

  • Des personnes « entières »

Ces amis sont blancs. Csp+. Grandiloquents quand il s’agit de condamner des actes immoraux. Méfiants lorsque des explications contrarient le bon sens et l’immédiateté d’un jugement moral. L’immédiateté, la simplicité et le confort sont autant de solides piliers qui épargnent d’une éventuelle remise en question.

  • Destination Émancipation : départ annulé

« Le problème c’est qu’on mélange tout ! dans les média, George Floyd et Adama Traoré ça n’a rien à voir ! » puis de défendre « Si tu n’as rien à te reprocher, comment ça se fait que tu te mettes à courir lorsqu’il y a des flics ? » N’est-ce pas là un cas flagrant de déformation médiatique et culturelle (et ontologique !) ? Ignorer les circonstances factuelles est une chose, mais reprendre mot pour mot le discours TF1-BFM-Europe1 – que tous conviennent de conspuer -, c’est autre chose. Il se trouve que même en ne regardant pas BFM, l’époque nous fait le ventriloquer.

  • Ce qui ce comprend bien s’énonce clairement

L’individualisation/psychologisation systématique de tout sujets, les dépolitise. Et cet écueil désactive toute tentative de compréhension politique des événements. Il ne reste plus qu’à réagir sous le prisme des émotions que les situations suscitent en nous. Que ce soit dans la fiction ou dans le théâtre de la société, les bonnes histoires mettent en scène des héros et des monstres. Des histoires d’autant meilleures que les polarités sont bien campés. Que reste-t-il donc à comprendre et à rêver ?

  • Au pays des merveilles

« Moi aussi j’ai été contrôlé par des flics, et de nombreuses fois ! » Un contrôle d’individus blancs et d’individus non-blancs seraient similaires ? Si on pose que le racisme n’existe pas, OK : la différence dans les conséquences découlant des contrôles incombent donc aux contrôlés. Si on pose que le racisme n’existe pas, OK : il y a aucune raison pour les Noirs et les Arabes se plaignent. S’il n’y a pas de racisme, ni d’autres dominations, voyez-vous, j’aurais même tendance à dire qu’on naît tous libres et égaux, et pas qu’en droit.

  • Écho ? ego

Il s’agit d’enfermement mental de longue durée. Même avec de la bonne volonté, il est extrêmement difficile de sortir de ce schéma où l’estime de soi est tissé à même les barreaux de prison.

  • L’union fait la force, la force fait l’union

On ne peut pas espérer comprendre l’autre sans le préalable de reconnaître et de prendre acte de sa différence. « Ça veut dire que tout le monde reste chez soi ? » me dit une autre. L’Occident – la pensée occidentale – ne se réveille toujours pas de son ivresse totalisatrice, de son universalisme, de son humanisme civilisateur. Mais cette question est sincère. Sincère, et logique au regard du roman national et de l’école de la République.

  • « C’est sans doute la liberté »

Le propre de l’hégémonie culturelle (des dominants donc) est qu’elle contraint le consentement des dominés. « La classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination, mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés » explique Gramsci.

  • Coup duur pour la joueuse française !

Je suis critique vis-à-vis d’Assa Traoré en tant qu’elle n’est pas alignée à l’anti-racisme indigéniste et panafricain. Par interpolation linéaire – et d’après l’amie péremptoire – je serais alors, encore plus raciste qu’Assa Traoré. Or celle-ci est, à tellement d’égard, anti-raciste ! que prétendre le contraire dysqualifie immanquablement. Tellement invalidant que le cas, lorsqu’il se manifeste, doit être examiné pour en entendre la détresse, de cet Occident (idéologique) en perdition. Se tromper à ce point est le nœud crucial du combat contre le fascisme qui veut sauver l’impérialisme du naufrage en cours.

  • Un conseil ? Une bouteille à la mer pour les générations futures ?

« En quoi un cas particulier est-il du racisme ? Pour George Floyd ça se comprend à cause de la récente ségrégation mais là (Adama Traoré) c’est quelqu’un qui avait un casier judiciaire ! »

En quoi, un cas particulier peut exprimer une pratique systémique ? L’incompréhension de ce qu’est une pratique systémique, structurel, culturel, hégémonique, ne donne aucune chance à leur anti-racisme, qui ne pourra rester que dans son caniveau moral, individuel, livré à la sagacité des âmes lucides et puantes.

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