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J’adore cet humour

J’adore cet humour Posted on septembre 13, 2020Leave a comment
Informaticien, décolonial, spinoziste, auteur de SF. Réunion, Lyon, 93 Déraciné, enseveli, baladé, agi. La vie étant ce qu'elle est, le pessimisme est impossible.

J’ai reçu une blague. Un comic strip. Et sur WhatsApp. Pas un même, ni un shit-post. Un comic strip comme à la grande époque du papier et des diapos salaces que les collègues de bureau envoient aussi à Janine pour guetter sa réaction. 

Il va s’agir dans cet article d’examiner pourquoi la blague m’a fait rire mais surtout, pourquoi elle acte d’autant plus le racisme de mes chers amis.

Je les connais ces gars. Je sais ce dont ils se délectent dans la rigolade bon teint. Ils ne se reconnaissent nullement racistes et effectivement ils ne sont pas raciste puisqu’ils acceptent volontiers d’avoir des amis noirs. Ce qu’ils aiment c’est le frisson d’interdit et la certitude de dominer moralement les dogmatiques incapables, eux, de rire du racisme. Ils sont donc baignés dans l’antiracisme moral, c’est-à-dire : moralement irréprochables, mais plus précisément : des agents du racisme institué, en l’occurrence : des racistes en puissance ; mais je souligne : moralement irréprochable.

Je raconte la blague :

Un couple dîne chez un autre couple. Une des parties du couple invité dit un truc raciste. Stupeur et silence. L’autre moitié du couple invité chuchote et tire au clair l’outrance dont son partenaire vient de faire preuve : ce dernier pensait à tort qu’iels étaient chez des ami.e.s racistes, celui-ci tentait donc de s’intégrer. Sa compagne le corrige les moeurs de ses hôtes, il se met alors à compléter son propos raciste par une allusion à l’athlétisme, véritable centre d’intérêt du couple en face. Hahaha !

Hahaha !
« Il n’a aucun scrupule à s’intégrer à des personnes
aux mœurs racistes ! « 
Hahaha !
« Le pire c’est qu’il continue de dire le truc raciste comme si
de rien n’était mais en complétant avec l’athlétisme. »
Hahaha !
« Le pire c’est le temps de sidération et d’incompréhension
qu’il provoque ; personne ne sait quoi dire ! »
Hahaha !
« Le pire du pire ! c’est que ça nous montre bien
qu’il y a d’ces-gens qui sont bien ignorants de leur bêtise dis donc. »
Hahaha !

Fin de blague.

Ah Non ! Stop. C’est interdit de réfléchir sur quelque chose qui nous fait rire ! Sinon on n’a pas d’humour :O Sacatoveee merde ! 

J’adore cet humour” commentent-t-ils et sans détailler ce que c’est que “cet” humour. Eh bien je vais le faire pour eux hein.

Non non, il n’y a pas d’objectivité à l’humour. Si j’ai énuméré ci-dessus quelques interprétations suscitant rigolades + barres de rire, c’est pour donner une idée du goût de la blague et de leur goût du rire. Mais, ce n’est pas de la magie ou un totem sacré comme l’Amour (pffff ça va on rigole), on peut toujours rire d’une blague expliquée et même davantage ! comme pour du bon vin. Ceci dit, chacun vit la blague à sa façon, bien que la matière première – ici le comic strip – cadre les points de chatouille. C’est pour ça que “J’adore cet humour” n’a pas grand sens si on ne s’entend pas au préalable sur ce sur quoi il s’agit de rigoler. 

Vous n’aimez pas les étiquettes et vous voulez néanmoins appartenir à un groupe ? J’ai la solution pour vous : il suffit de recourir à l’humour. Riez et faites rire ; votre groupe partagera alors les mêmes saccades zygomatiques et la même façon de voir les choses. Le tour est joué !

L’Humour, fondateur d’appartenances diverses et variées depuis l’aube de l’humanité sans prescription parlez-en à votre pharmacien. 

Entre amis, on sait vite de quoi on rigole et ce qui ne fait pas rire. Les interprétations que j’ai énuméré les ont chatouillés fort.

Cela m’a chatouillé aussi ! Cependant, une différence s’immisce.

Lorsqu’on est en présence d’une blague, il est d’usage de déterminer à qui la blague s’adresse et de qui la blague se moque (ou qui elle rabaisse/ridiculise même “gentiment”), si l’on ne veut pas être un connard qu’en a rien à battre de ce qui l’entoure et du tort qu’il peut faire. Évidemment. On rit avec ? ou de ? Et on rit à partir d’où ? de quelle situation ?

Hahaha !
« Il n’a aucun scrupule à s’intégrer à des personnes aux mœurs racistes ! « 
→ Inconscience et ridicule outrancier de ce racisme bas du front,
je ris.
Mes compères de WhatsApp idem.
Hahaha !
« Le pire c’est qu’il continue de dire le truc raciste comme si de rien n’était mais en complétant avec l’athlétisme. »
→ Tellement bête qu’il ne se rend pas compte de l’imper commis et continue son laïus,
je ris.
Mes acolytes de messagerie pareil.
Hahaha !
« Le pire c’est le temps de sidération et d’incompréhension qu’il provoque, personne ne sait quoi dire ! »
→ Le malaise, trop le malaise,
je ris.
Mes frères d’arme électronique itou.
Hahaha !
« Le pire ! c’est que ça nous montre bien qu’il y a d’ces-gens qui sont bien ignorants de leur bêtise dis donc. »
→ Il est définitivement ridicule et isolé dans sa bêtise ce personnage,
je ris.
Mes vis-à-vis interfacés de même.
Hahaha !

Conclusion : le dispositif du comic-strip pousse à rire du raciste. C’est ok alors ?

Hahaha non 😀

Ce premier tour d’horizon ne suffit pas à toucher du doigt le racisme de mes amis. Plongeons plus profond.

J’espère pouvoir le montrer mais je le dis d’emblée, mes amis ont ri dans la satisfaction de :

  • n’être pas racistes parce qu’ils rient et se moque d’un raciste
  • n’être pas racistes parce qu’ils savent, eux, qu’ils n’agiraient jamais comme cet inconscient
  • n’être pas racistes puisque le comic strip le leur certifie

Or mes amis sont racistes. Racistes comme le sont beaucoup de gauchistes attitrés – et ils n’ont même pas cette décence d’être de gauche. Je le sais d’un savoir empirique conquis par le feu, le sang et le frein qu’on ronge.

Leur gourmandise pour les occasions de rire de situation de racisme, désigne sinon une obsession, au moins leur besoin sans cesse renouveler de conjurer un malaise : s’amuser du racisme dissiperait le clivage raciale, s’amuser avec second degré dissoudrait tout problème moral. Il s’agit d’atteindre le colorblindness – un monde où les couleurs de peau n’existent pas – pas de couleur, pas de problème. Pas de problème, donc on peut se moquer des Noirs comme des Blancs ! 

Bah ouais bah non mais si, parce que voir les couleurs se seraient concéder que des personnes sont dominées. S’il y a des dominés, alors il y a des dominants. Alors : non non et non. A la rigueur, bon, s’il y a des dominés, il y a des personnes à qui tendre la main. Être un héros charitable ça ne se refuse pas… Et on oublie cette histoire de dominants, c’est contre-productif. Évidemment.

Ils sont racistes par ce qu’ils font. Il ne s’agit pas de savoir s’ils sont mal intentionnés. 

  • Ils propagent volontiers les clichés racistes sous couvert de second degré. 
  • Ils vont nier en bloc tout traitement différencié des Noirs et des Blancs par les institutions, ils vont seulement admettre que des racistes existent ; voilà ce qui cause de telles tensions. 
  • Ils vont traiter les antiracistes de racistes parce que décrire un phénomène social c’est apparemment faire le jeu du phénomène décrit, l’appuyer voire le créer. 
  • Ils vont saper les travaux d’émancipation sous l’étendard du “on est tous égaux déjà, alors faites pas chier, c’est vous qui ne faites pas d’effort là ! arrêtez donc de vous plaindre et vous verrez que ça ira tout de suite mieux.”

Non, pas mal intentionnés, juste complètement à côté de la plaque en chérissant la fiction du “il n’y a pas de problème si tout le monde est bien intentionné”

Attendez voir : on rit des MÊMES blagues et j’ai quand même trouvé le moyen de pas être en accord avec mes potes ? Est-ce que je ne serais pas de mauvaise foi ?

Second exemple pour une seconde partie :

Orelsan le bien connu, dans une chanson, parle du parcours semé d’embûches d’une Chinoise rejetée par sa famille et qui migre alors en Europe. Elle est décrite vaillante, et elle l’est : elle survit à une adversité qui abattrait les plus fort d’entre nous tous. La chanson se clôture en donnant la parole à la Chinoise, qui se révèle être une commune vendeuse de babioles dans un métro parisien. 

Offrant à l’auditeur une autre perspective sur ces personnes faisant partie de l’ordinaire mais sur lesquelles peu s’attardent, Orelsan semble avoir une “bonne” intention. Quoiqu’il arrivera, il aura au moins ça à brandir : il veut donner à voir une réalité invisibilisée et puis, valoriser “ces” Chinoises. Moralement irréprochable le bougre.

Toutefois, racontant ce parcours empli de bravoure, le chanteur utilise des sonorités mélodiques chinoises comme pour bien faire comprendre qu’il parle de la Chine. 

Ooh veut-il nous renvoyer à notre propre ridicule de réduire les ambiances chinoises à de tels clichés sonores ? Il dénonce !

non, en utilisant ce cliché, il le perpétue. D’autant plus, que comme tous ces morceaux même les plus ouvertement dépressif, il enjaille et flatte son public par une production aux petits oignons. Ces sonorités ridicules sont travaillées, peaufinées et agréables à l’oreille. 

Cette bravoure encensée… Orelsan nous fait nous apitoyer sur cette histoire. Il nous fait éprouver la perspective de l’autre. Il nous ouvre l’esprit !

non, il utilise l’histoire d’une chinoise générique à qui il ne donne la parole qu’au moment de nous faire comprendre qu’elle fait partie des misérables de notre pays la France. « Oui mais c’est pour la bonne cause. » Utiliser quelqu’un c’est annuler sa qualité de sujet, de personne à part entière. Alors si c’est pour la bonne cause ça va ? Les bonnes intentions l’emportent sur l’annihilation de l’autre ? Ce qu’il fait est couvert par sa bonne âme ? Hum, si vous voulez…

Comme dans le comic strip, on s’accorde ensemble à constater un problème qui affectent des personnes absentes ou relégués à un stéréotype larmoyant. Rions du racisme, du raciste. Pleurons sur la misère de cette femme, ces femmes. On reconnaît l’amoralité du racisme et on reconnaît le courage et la détresse des exilées. La bonne conscience est au top et c’est l’effet escompté.

Dernier exemple pour compléter le puzzle du rire :

Un autre comic strip a été envoyé. Ici, une maîtresse d’école veut apprendre les valeurs de tolérance et d’acceptation à ses élèves. Parmi ces derniers, un arabe, dont la maîtresse écarte systématiquement les tentatives de prendre la parole sur ce sujet de l’acceptation de l’autre car, sans le dire, il ne serait pas concerné. Et la maîtresse très investie, explicite des situations où il faut accepter la différence. Elle répond à des élèves qu’on imagine blancs sur leurs interrogations. L’élève arabe tente de répondre à une nouvelle question posée à la classe. Et une nouvelle fois, la maîtresse écarte sa participation.

« Hahaha, c’est drôle parce qu’un élève se fait rembarrer alors qu’il veut participer. »

→ le malheur des uns est marrant

« Hahaha, c’est drôle parce que maîtresse fait exactement le contraire de ce qu’elle préconise. »

→ qu’est-ce qu’elle est bête

« Hahaha, c’est drôle parce que c’est comme toutes ces personnes qui font la morale aux autres et qui ne se rendent pas compte de leur incohérence, c’est drôle. »

→ l’hypocrisie de gens qui se disent moraux ça fait surkiffer. “Vous voyez que vous êtes aussi nul que nous voire plus nul ! Haha.” Se sentir supérieur que celles et ceux qui se disent supérieur.e.s (ou pas) c’est goûtu.

Le strip montre l’incohérence de ceux et celles qui suivent aveuglément les recommandation consensuelles. 

Mes comparses en rient, sont d’accord avec la tolérance, sont d’accord avec le ridicule de celleux qui se veulent tolérant.e.s, sont d’accord avec le ridicule de la tolérance. En effet, trop de tolérance tue la tolérance ou encore, la tolérance est ridicule puisqu’il n’y a pas de différence à faire. Pas de différence, pas de tolérance à avoir. Qu’ils sont bêêêtes ces prédicateurs de tolérance ! sauf, bien sûr lorsqu’on fait face à du racisme bien identifié et bien mal intentionné. Sinon non, ridicule. 

Ce qui m’interpelle, me désarçonne aussi, c’est qu’eux comme moi, nous rions de ces strips. Eux à partir de leurs perspectives et moi, de la mienne. 

  • Eux : pensent le racisme comme moral, affaire d’intention.
  • Moi : pense le racisme comme politique donc d’emblée socialement structurant.
  • Eux : pensent l’antiracisme (seulement perçue moralement) comme des prédications morales aveugles, donc ridicules.
  • Moi : pense les prédications morales ridicules à cause de son empêtrement moral justement.
  • Eux : trouve le raciste-idiot (pléonasme ?) attendrissant.
  • Moi : trouve le raciste-idiot ordinaire donc pleinement raciste puisque perpétuant le racisme ; lésant les racisés, donc. 

Les deux blagues activent des rires qui semblent similaires. Leurs perspectives antiracistes morales, donc racistes, et ma perspective antiraciste tout court. On rit du ridicule du racisme, des racistes, des incohérences morales, eux, parce que le racisme n’existe qu’au loin chez des monstres ou des débiles attendrissants, moi, parce que le racisme doit être ridiculisé. 

Ce faisant, mes chers amis valident leurs visions en se servant du capital sympathie de l’auteur des strips – qui, parmi des centaines de planche à ma connaissance, n’a peut-être abordé le racisme que dans les deux strips que l’on m’a envoyés.

Font-ils partie de ces gens qui ne voient les couleurs que pour en rire ? Assurément. Et toujours pour moquer le racisme.

Certes les strips ne sont pas neutres, ils orientent les rire mais les riants ici sont décisifs dans la production du racisme ou de l’antiracisme qui en découle. J’ai pu m’en apercevoir avec vertige. A partir du même objet culturel, je riais du camp de l’antiracisme et ils riaient du camp de l’antiracisme moral. « J’adore cet humour ». La chanson d’Orelsan quant à elle est bien moins défendable en soi, mais montre que l’horreur peut avoir le visage des bons sentiments.

Au final pour eux : il est donc admissible d’être raciste inconséquent. Validation par le sceau de l’humour, le plus sacré des sceaux après l’Amour (oui j’arrête le sarcasme…). Les personnes qui ne pensent pas à mal ne sont coupables de rien d’autre que de leur bêtise et la bêtise c’est bénin. Cela garantit la grandeur d’âme des personnes parvenant à s’émouvoir de ces racistes pô vraiment racistes voyons.

Pour eux toujours : il est admissible de prendre le racisme comme une blague pour la dénoncer. Rions en dénonçant le racisme que subissent d’autres que nous. Parce qu’il est admissible de prendre la détresse d’autres que nous, comme une complainte éplorée pour mieux dénoncer l’indifférence générale. Pleurons sur leur misère, prenons les en pitié comme on s’émeut des lointaines étoiles mourantes. 

Et surtout, adressons-nous à celles et ceux qui nous ressemblent avant tout (comme la maîtresse). 

Et surtout, ne donnons pas la parole à ces autres, tout juste bons à souffrir, à être admirables ou à raconter de belles histoires. Servons-nous-en pour nous culpabiliser ou nous innocenter quoi. 

Pour moi : L’humour de ces dessins permet l’ambivalence du rire. Et sans équivoque, LEUR humour – de mes chers amis – est raciste. Et ces strips le donnent à voir. Car ils ne s’agissaient pas d’un énième film de Clavier qui les auraient fait rire et pas moi. Que l’objet culturel puisse contenir du racisme en barre, je le tiens ici pour acquis. Mais au-delà de ça, le racisme bon teint produit son humour, se saisit des supports indécis et les retourne, cherche de quoi se valider, de quoi se repaître. Habile.

Pour moi encore : « Mais allez vous faire foutre en fait » dis-je avec bienveillance.

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